Une enquête publiée par Reuters et amplement relayée par la presse internationale dont The Telegraph, The New Arab et The Star met en lumière un contraste saisissant dans la gestion des frontières à Sebta. D'un côté, le gouvernement espagnol est pointé du doigt pour avoir ignoré des mises en garde écrites « confidentielles » émanant de ses propres syndicats policiers dès la mi-juillet. De l'autre, le Maroc fait preuve d'une réactivité sécuritaire, neutralisant avec fermeté et responsabilité les appels clandestins à l'assaut de Sebta et Mellilia.
Les révélations de l'enquête de Reuters mettent en évidence une défaillance majeure au sein de l'appareil sécuritaire et décisionnel espagnol. Dès la mi-juillet 2026, à la suite d'un arrêt de la Cour suprême espagnole publié le 29 juin, les syndicats policiers cités par l'agence de presse ont affirmé que cette décision créait un risque d'appel d'air en rendant plus difficile le retour immédiat des personnes arrivant par voie maritime.
Par le biais de courriers administratifs et de déclarations publiques, l'AUGC (Association Unifiée des Gardes Civils) et le SUP (Syndicat Unifié de la Police) ont averti la délégation du gouvernement espagnol à Sebta des risques imminents d'escalade. Les syndicats dénonçaient un « flou juridique » et réclamaient des directives claires, des renforts d'effectifs ainsi qu'une politique migratoire cohérente pour éviter l'exploitation de cette faille par les réseaux clandestins.
« [Mais] nous savions que l’arrêt entraînerait davantage d'arrivées. L’arrêt, les réseaux criminels et les réseaux sociaux formaient un cocktail explosif.»
— Rachid Sbihi, porte-parole de l'AUGC à Sebta (cité par Reuters)
« [l’arrêt] a créé un flou juridique que seuls des protocoles bien définis peuvent combler », a affirmé le syndicat de la Guardia Civil AUGC (cité par Reuters) dans un communiqué en ligne le 10 juillet. ..« la balle est dans le camp de ceux qui doivent fournir des instructions claires aux agents présents à la frontière chaque nuit », ajoutait-il.
« Les réseaux criminels analysent chaque changement normatif et juridique et adaptent leurs itinéraires et leurs méthodes lorsqu'ils constatent que les procédures de refoulement sont devenues plus lentes ou plus complexes », avertissait le syndicat de police SUP (cité par Reuters) trois jours plus tard sur X, appelant à un renforcement des effectifs et à une politique d'immigration « cohérente et efficace » pour éviter que le jugement ne soit exploité.
Le syndicat signalait « des arrivées constantes par la mer ayant d'importantes répercussions sur le personnel, que les infrastructures policières conventionnelles ne sont pas conçues pour gérer », et demandait la création d'un centre d'accueil temporaire, dans une lettre adressée au chef de la police de Ceuta datée du 23 juillet (cité par Reuters).
Malgré au moins six interventions écrites répertoriées entre le 10 et le 23 juillet, les syndicats indiquent n'avoir reçu aucune nouvelle instruction opérationnelle avant la vague massive des 29 et 30 juillet. De son côté, le ministère espagnol de l'Intérieur a défendu son action en précisant qu'une évaluation technique avait été menée après le jugement, permettant le déploiement d'une barrière flottante le 1er août, 48 heures après la décision d'installation.
Face à la résurgence de nouveaux appels à des traversées collectives diffusés sur les réseaux sociaux pour la mi-août, le gouvernement marocain a tenu à préciser sa position et son dispositif. Par la voix du porte-parole du ministère de l’Intérieur, Rachid El Khalfi, les autorités maritimes et terrestres ont indiqué avoir déployé l'ensemble des mesures nécessaires pour prévenir toute tentative de passage illégal vers Sebta et Melillia.
Un système de veille permanente a ainsi été renforcé dans les zones frontalières, notamment autour de Fnideq, associant la Sûreté Nationale, la Gendarmerie Royale et les Forces Auxiliaires. Le ministère a également annoncé l'interpellation et le placement sous enquête judiciaire de plusieurs individus soupçonnés d'inciter à la migration clandestine via des messages anonymes en ligne.
Tout en soulignant que le Maroc consacre environ 500 millions d'euros par an au contrôle de ses frontières nord, Rabat insiste sur le fait que la lutte contre la migration clandestine ne peut reposer sur un seul pays. Le ministère marocain de l’Intérieur a ainsi appelé les autorités espagnoles, dans le cadre de la coopération bilatérale, à accélérer les démarches pour le retour des mineurs non accompagnés dans leurs familles au Maroc et à maintenir les mécanismes de retour immédiat.
L'enquête de Reuters met également en exergue l'attitude des responsables marocains face au discours européen. Alors que le Maroc consacre chaque année plus de 500 millions d'euros pour sécuriser le littoral nord et lutter contre les mafias migratoires, des hauts responsables marocains ont rappelé que les causes profondes de ce phénomène proviennent des décisions et déclarations politiques européennes. Comme l'a souligné le ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, dans une déclaration relayée par l'agence EFE :
« Si l’Espagne annonce qu’elle est prête à accueillir tous les immigrants, pourquoi obligeons-nous les gens à franchir les barrières et à se jeter dans la mer ? ...Ouvrons les frontières… Si l’on est prêt à les accueillir, pourquoi les en empêche-t-on ?»
— Abdellatif Ouahbi, Ministre marocain de la Justice (cité par EFE & Reuters)
L'enquête de Reuters remet ainsi au centre du débat la question de l'anticipation. Si la coopération sécuritaire entre Rabat et Madrid demeure l'un des piliers du contrôle migratoire en Méditerranée, les avertissements formulés avant la crise de fin juillet interrogent désormais la capacité des autorités espagnoles à anticiper une pression migratoire dont plusieurs signaux avaient été identifiés en amont.